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Pierre Corneille !
![]() "Marquise, si mon visage..." Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux. Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront: Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front. Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits: On m'a vu ce que vous êtes; Vous serez ce que je suis. Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps. Vous en avez qu'on adore; Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés. Ils pourront sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous. Chez cette race nouvelle, Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit. Pensez-y, belle Marquise; Quoiqu'un grison fasse effroi, Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi. Est-il vrai, grand Monarque, et puis-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter ; Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place, Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux ? Achève. Les derniers n'ont rien qui dégénère. Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père ; Ce sont des malheureux, étouffés au berceau, Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Sertorius, Oedipe, et Rodogune, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune : Et ce choix montrerait qu'Othon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. Sophonisbe à son tour, Attila, Pulchérie, Reprendraient pour te plaire une seconde vie ; Agésilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfin trouverait des acteurs. Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent ; J'affaiblis, ou du moins ils se le persuadent : Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit, Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit ; Mais contre cet abus que j'aurais de suffrages Si tu donnais les tiens à mes derniers ouvrages ! Que de tant de bonté l'impérieuse loi Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi ! " Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines, Diraient-ils à l'envi, lorsque Oedipe aux abois De ses juges pour lui gagna toutes les voix. " Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux Modernes illustres, S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, Je n'aurai pas longtemps à les importuner. Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre ; C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre : Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir, Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie Te consacre le peu qui me reste de vie : L'offre n'est pas bien grande, et le moindre moment Peut dispenser mes voeux de l'accomplissement. Préviens ce dur moment par des ordres propices ; Compte mes bons désirs comme autant de services. Je sers depuis douze ans, mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi du sang dans nos combats : J'en pleure encore un fils, et tremblerai pour l'autre Tant que Mars troublera ton repos et le nôtre ; Mes frayeurs cesseront enfin par cette paix Qui fait de tant d'Etats les plus ardents souhaits. Cependant, s'il est vrai que mon service plaise, Sire, un bon mot, de grâce, au Père de la Chaise. Si je perds bien des maîtresses, J'en fais encor plus souvent, Et mes voeux et mes promesses Ne sont que feintes caresses, Et mes voeux et mes promesses Ne sont jamais que du vent. Quand je vois un beau visage, Soudain je me fais de feu, Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien mon usage, Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien là mon jeu. J'entre bien en complaisance Tant que dure une heure ou deux, Mais en perdant sa présence Adieu toute souvenance, Mais en perdant sa présence Adieu soudain tous mes feux (...) Homme, qui que tu sois, regarde Eve et Marie, Et comparant ta mère à celle du Sauveur, Vois laquelle des deux en est le plus chérie, Et du Père Eternel gagne mieux la faveur. L'une a toute sa race au démon asservie, L'autre rompt l'esclavage où furent ses aïeux Par l'une vient la mort et par l'autre la vie, L'une ouvre les enfers et l'autre ouvre les cieux. Cette Ève cependant qui nous engage aux flammes Au point qu'elle est bornée est sans corruption Et la Vierge " bénie entre toutes les femmes " Serait-elle moins pure en sa conception ? Non, non, n'en croyez rien, et tous tant que nous sommes Publions le contraire à toute heure, en tout lieu : Ce que Dieu donne bien à la mère des hommes, Ne le refusons pas à la Mère de Dieu. Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. Pour me faire admirer je ne fais point de ligue : J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue ; Et mon ambition, pour faire plus de bruit, Ne les va point quêter de réduit en réduit ; Mon travail sans appui monte sur le théâtre ; Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre. Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, J'arrache quelquefois trop d'applaudissements ; Là, content du succès que le mérite donne, Par d'illustres avis je n'éblouis personne ; Je satisfais ensemble et Peuple et Courtisans ; Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ; Par leur seule beauté ma plume est estimée ; Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée, Et pense, toutefois, n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal... |
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