
|
Jean Passerat !
![]() Belle, ta beauté s'enfuit : Cueillons ensemble le fruit De la jeunesse gaillarde. Pendant qu'en avons le temps, Rendons nos désirs contents : Beauté n'est un fruit de garde. L'âge ennemi des ébats Tôt le fait tomber à bas, Comme un vent la rose ouverte. L'amour se paye en aimant : Aimant donc pareillement Ne crains d'être découverte. Si du bruit tu prends émoi, Nul ne cèle mieux que moi Toute amoureuse entreprise. Un secret chasseur je suis, Quand j'ai ce que je poursuis Jamais je ne corne prise. Ô bel oeil de la nuit, ô la fille argentée Et la soeur du soleil et la mère des mois, O princesse des monts, des fleuves et des bois, Dont la triple puissance en tous lieux est vantée. Puisque tu es, déesse, au plus bas ciel montée, D'où les piteux regrets des amants tu reçois, Dis, lune au front cornu, as-tu vu quelquefois Une âme qui d'amour fût si fort tourmentée ? Si doncques ma douleur vient ton corps émouvoir, Tu me peux secourir ; ayant en ton pouvoir Des songes emplumés la bande charmeresse. Choisis l'un d'entre tous qui les maux d'un amant Sache mieux contrefaire, et l'envoie en dormant Représenter ma peine à ma fière maîtresse. J'ay perdu ma tourterelle : Est-ce point celle que j'oy ? Je veux aller après elle. Tu regrètes ta femelle, Hélas ! aussi fay je moy : J'ay perdu ma tourterelle. Si ton amour est fidelle, Aussi est ferme ma foy, Je veux aller après elle. Ta plaincte se renouvelle ; Tousjours plaindre je me doy : J'ay perdu ma tourterelle. En ne voyant plus la belle, Plus rien de beau je ne voy ; Je veux aller après elle. Mort que tant de fois j'appelle, Pren ce qui se donne à toy : J'ay perdu ma tourterelle, Je veux aller après elle. Laissons le lit et le sommeil, Cette journée : Pour nous l'aurore au front vermeil Est déjà née. Or que le ciel est le plus gai En ce gracieux mois de mai, Aimons, mignonne; Contentons notre ardent désir : En ce monde n'a du plaisir Qui ne s'en donne. Viens, belle, viens te promener Dans ce bocage; Entends les oiseaux jargonner De leur ramage. Mais écoute comme sur tous Le rossignol est le plus doux, Sans qu'il se lasse. Oublions tout deuil, tout ennui Pour nous réjouir comme lui : Le temps se passe. Ce vieillard, contraire aux amants, Des ailes porte, Et, en fuyant, nos meilleurs ans Bien loin emporte. Quand ridée un jour tu seras, Mélancolique, tu diras : J'étais peu sage, Qui n'usai point de la beauté Que sitôt le temps a ôté De mon visage. Laissons ce regret et ce pleur A la vieillesse ; Jeunes, il faut cueillir la fleur De la jeunesse. Or que le ciel est le plus gai, En ce gracieux mois de mai, Aimons, mignonne : Contentons notre ardent désir : En ce monde n'a du plaisir Qui ne s'en donne. Ce mai que j'ai planté, belle pour qui j'endure Et qui trop m'avez fait endurer sans raison, Quelque chose a de vous : je fais comparaison De votre beauté jeune à sa belle verdure. Le chêne est un dur arbre, et vous êtes bien dure : Vous n'êtes moins que bois sourde à mon oraison : Le mai sert de parer l'amoureuse saison : Ainsi fait le jeune âge, âge qui si peu dure, Sîtot que, de ce mai, l'honneur sera séché Pour le jeter au feu il sera détranché : Vous pouvez de ceci votre aventure apprendre, Si, jeune, vous n'aimez, amour, pour vous punir, Lorsque vous sentirez la vieillesse venir, De regret et de deuil vous doit tourner en cendre. |
|||